Ma maman m’a donné cette photo.
C’est ma deuxième année de maternelle.
On va dire que celle-là s’est un peu mieux passée que la première.
La première année, la maîtresse ne m’aimait pas.
Je ne sais pas exactement pourquoi.
Peut-être parce que je ne suivais pas comme les autres.
Peut-être parce que je ne comprenais pas les choses de la même façon.
Peut-être parce que j’étais déjà cette enfant qui ne rentrait pas bien dans les cases.
Je ne voyais pas le monde comme il fallait.
Je ne répondais pas comme il fallait.
Je ne suivais pas le mouvement comme il fallait.
Et visiblement, ça agaçait.
À la récréation, elle m’enfermait dans un petit cabanon.
À l’intérieur, il y avait des pneus.
Je regardais les autres enfants jouer à travers les planches de bois.
Eux dehors.
Moi dedans.
Avec les pneus.
Quand on est enfant, on ne comprend pas tout.
On ne sait pas encore dire : “ce n’est pas normal”.
On ne sait pas encore dire : “je n’ai pas mérité ça”.
Alors souvent, on retourne la chose contre soi.
On se dit qu’on est trop différente.
Trop lente.
Trop ailleurs.
Trop compliquée.
Pas comme il faut.
Et cette impression-là peut rester longtemps.
Elle peut rester dans le corps.
Dans la façon de se taire.
Dans la façon de prendre sur soi.
Dans la façon de faire comme si tout allait bien, même quand quelque chose serre à l’intérieur.
Plus tard, on devient adulte.
On avance.
On travaille.
On sourit.
On gère.
Mais parfois, il reste cette vieille sensation :
celle de ne pas être tout à fait à sa place.
Pas forcément partout.
Pas forcément tout le temps.
Mais assez pour douter de soi.
Assez pour se demander si l’on prend trop de place.
Assez pour retenir ce qu’on ressent.
Assez pour chercher à être “comme il faut”, même quand ça coûte trop cher à l’intérieur.
Je ne raconte pas ça pour faire pleurer.
Je ne raconte pas ça pour accuser.
Je le raconte parce que parfois, une blessure ancienne explique très clairement ce qu’on cherche à protéger aujourd’hui.
Moi, je crois que c’est aussi pour ça que je suis si attentive aux espaces que je crée.
Je ne veux pas d’un endroit où l’on doit réussir.
Je ne veux pas d’un endroit où l’on doit faire joli.
Je ne veux pas d’un endroit où l’on doit avoir les bons mots, la bonne posture, la bonne manière d’être.
Je veux un espace où l’on peut arriver comme on est.
Avec ce qui déborde.
Avec ce qui bloque.
Avec ce qu’on ne sait pas expliquer.
Avec cette fatigue de toujours tenir.
Avec cette impression parfois très ancienne de ne pas avoir trouvé sa place.
Parce qu’il y a des personnes qui ont appris très tôt à se contenir.
À ne pas déranger.
À ne pas trop demander.
À faire avec.
Des personnes qui ne savent même plus toujours ce qu’elles ressentent vraiment, tellement elles ont pris l’habitude de passer après.
Et parfois, parler ne suffit pas.
Parfois, les mots ne viennent pas.
Parfois, on ne sait même pas par où commencer.
Alors il reste les mains.
Le papier.
Les couleurs.
Le collage.
Le geste simple.
La matière.
Pas pour faire une œuvre.
Pas pour prouver quelque chose.
Pas pour être créative “comme il faut”.
Juste pour déposer un peu.
Sortir ce qui tourne en boucle.
Donner une forme à ce qui n’en avait pas.
Retrouver un peu d’espace à l’intérieur.
Peut-être que L’Heure Bleue vient aussi de là.
De cette enfant qui regardait les autres jouer à travers le bois.
De cette sensation d’être mise de côté.
De cette envie profonde de créer un lieu où l’on n’a pas besoin de se justifier pour exister.
Aujourd’hui, je crée des espaces où personne n’a besoin d’être enfermé dehors parce qu’il fonctionne autrement.
Un endroit pour déposer.
Pour créer.
Pour respirer un peu.
Pour reprendre doucement sa place.
Pas une place parfaite.
Pas une place bruyante.
Pas une place à prouver.
Juste sa place.
Celle qu’on n’aurait jamais dû nous faire croire qu’il fallait mériter.
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